Face à l'érosion rapide de la biodiversité provoquée par les activités humaines, la préservation des écosystèmes n'est plus uniquement une question environnementale, mais un enjeu stratégique pour les entreprises. En effet, de nombreux secteurs dépendent des services écosystémiques, comme l'approvisionnement en matières premières, qui se révèlent menacés par la dégradation continue de la nature. C'est dans ce contexte que la directive européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), en vigueur depuis janvier 2024, impose de nouvelles exigences en matière de transparence et de reporting extra-financier. En élargissant son champ d'application à des milliers d'entreprises, la CSRD place désormais la biodiversité au même niveau que le climat dans les stratégies de durabilité.
La crise de la biodiversité : un enjeu central pour les entreprises
Labiodiversité, qui désigne la diversité des espèces et des écosystèmes ainsi que leurs interactions, est gravement affectée par les activités humaines. Les impacts négatifs de cette érosion ne concernent pas seulement l'environnement, mais aussi les entreprises, qui dépendent souvent des services écosystémiques pour leurs activités. Uneétude récente de la Banque Centrale Européenne (BCE)a révélé que 75 % des prêts bancaires sont destinés à des entreprises dont les activités reposent sur la biodiversité.
La destruction des écosystèmes constitue une menace pour les entreprises, car elle pourrait perturber leurs chaînes d'approvisionnement, augmenter leurs coûts et nuire à leur durabilité. Un rapport deWWFindique que les populations de vertébrés sauvages ont chuté de 73 %, soulignant l'urgence de protéger la nature. Ainsi, il devient essentiel pour les entreprises de participer activement à la restauration de la biodiversité.
La CSRD : un cadre réglementaire pour agir
Une directive alignée sur les objectifs du Pacte Vert
Ladirective CSRD, entrée en vigueur au 1er janvier 2024, fixe de nouvelles normes de reporting extra-financier pour les entreprises européennes. Ce cadre réglementaire vise à renforcer la transparence et l'engagement des entreprises en matière de durabilité. Succédant à la directive NFRD, la CSRD s'inscrit dans les objectifs du Pacte Vert pour l'Europe, qui cherche à limiter la hausse des températures à 1,5 °C.
Un périmètre élargi pour plus d'impact
La CSRD marque un tournant majeur en élargissant considérablement le champ des entreprises concernées. Alors que la NFRD ne s'appliquait qu'à environ 11 700 entreprises, la CSRD touchera plus de 50 000 entreprises d'ici 2026, dont près de 8 000 en France. Cette extension vise à harmoniser les données environnementales, sociales et de gouvernance (ESG), facilitant ainsi la comparaison des modèles et stratégies de durabilité.
Obligations de transparence accumulées et nouvelles
Pour les entreprises, cela signifie une transparence renforcée dans la communication de leurs impacts environnementaux et une obligation de publier des rapports extra-financiers détaillés. Ce cadre vise à encourager l'adoption de pratiques durables, tant en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre que de préservation des écosystèmes naturels.
Les normes ESRS : un guide pour le reporting extra-financier
Les piliers ESG : environnement, social et gouvernance
Lesnormes ESRS(European Sustainability Reporting Standards) détaillent les informations que les entreprises doivent inclure dans leurs rapports de durabilité. Elles couvrent trois grands domaines : l'environnement, le social et la gouvernance. L'objectif est de fournir des directives précises aux entreprises pour qu'elles pèsent et communiquent leurs impacts dans ces domaines.
Les normes environnementales (E)
Parmi ces normes, 5 sont spécifiques à l'environnement :
ESRS E1 – Changement climatiqueCette norme rend compte des actions des entreprises pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) et leur impact sur le climat. Elle impose aux entreprises de mesurer et de divulguer leurs émissions directes (Scope 1), indirectes (Scope 2), ainsi que celles liées à leur chaîne de valeur (Scope 3). Ces informations permettent d'évaluer latrajectoire de décarbonation de l'entrepriseet sa contribution à l'atteinte des objectifs climatiques, notamment celui de limiter le réchauffement global à 1,5 °C, conformément aux engagements de l'Accord de Paris. Les entreprises doivent ainsi présenter un plan de transition climatique avec des objectifs à court, moyen et long terme, incluant des mesures spécifiques pour réduire leur empreinte carbone.
ESRS E2 – PollutionLa norme ESRS E2 se concentre sur les actions visant à limiter la pollution de l'air, de l'eau et des sols. Elle exige des entreprises qu'elles identifient et réduisent les émissions de polluants issus de leurs activités industrielles, que ce soit sous forme de substances chimiques, de particules ou de rejets liquides. Cela inclut également la gestion des déchets dangereux, la prévention des fuites et des déversements, et la réduction des substances toxiques utilisées dans les processus de production. L'objectif est d'encourager des pratiques respectueuses de l'environnement, de limiter les impacts négatifs sur les écosystèmes et d'assurer la protection de la santé humaine. Les entreprises doivent donc fournir des informations sur les sources de pollution qu'elles génèrent, les technologies utilisées pour réduire ces émissions, et les résultats obtenus en termes de réduction des niveaux de pollution.
ESRS E3 – Ressources aquatiques et marinesCette norme porte sur la gestion durable des ressources en eau, tant douce que marine. Elle demande aux entreprises d'évaluer leur consommation d'eau et de s'assurer que leurs activités ne nuisent pas à la disponibilité des ressources en eau, à leur qualité ou aux écosystèmes aquatiques. Cela inclut les mesures de gestion des eaux usées, de réutilisation ou de recyclage de l'eau, et la prévention de la contamination des nappes phréatiques ou des cours d'eau. L'ESRS E3 souligne également l'importance de la préservation des habitats marins et côtiers, incitant les entreprises à réduire leur impact sur la biodiversité aquatique, à protéger les espèces menacées et à éviter la surexploitation des ressources maritimes, comme la pêche excessive. Les entreprises doivent ainsi démontrer comment elles gèrent leur consommation en eau et quelles sont les initiatives prises pour protéger les écosystèmes liés à l'eau.
ESRS E4 – Biodiversité et écosystèmesLa norme ESRS E4 met l'accent sur la préservation de la biodiversité et des écosystèmes. Elle oblige les entreprises à évaluer l'impact de leurs activités sur les habitats naturels, les espèces animales et végétales, ainsi que sur les services écosystémiques, tels que la pollinisation,la régulation du climat ou la purification de l'air et de l' eau. Cette norme exige des entreprises qu'elles identifient les zones géographiques sensibles dans lesquelles elles opèrent, qu'elles analysent les pressions qu'elles exercent sur la biodiversité (comme la déforestation, la pollution ou l'introduction d'espèces envahissantes), et qu'elles 'elles prennent des mesures pour atténuer ces impacts. Les entreprises doivent également établir des objectifs clairs pour restaurer les écosystèmes dégradés, soutenir la régénération des habitats naturels et protéger les espèces menacées. L'ESRS E4 incite ainsi à une prise de conscience de la dépendance des entreprises vis-à-vis des écosystèmes, et àintégrer la biodiversité dans leurs stratégies de durabilité.
ESRS E5 – Utilisation des ressources et économie circulaireLa norme ESRS E5 se concentre sur la gestion durable des ressources naturelles et l'économie circulaire, visant à réduire l'empreinte matérielle des entreprises. Elle évalue l'efficacité de l'utilisation des matières premières, les efforts mis en œuvre pour réduire les déchets, et la capacité à intégrer des pratiques de recyclage et de réutilisation des matériaux. L'objectif est de limiter la consommation de ressources non renouvelables, d'allonger le cycle de vie des produits et de favoriser la circularité dans les processus de production. Cela implique également de repenser la conception des produits pour qu'ils soient plus facilement réparables, réutilisables ou recyclables. Les entreprises doivent également démontrer comment elles optimisent la gestion des ressources tout au long de leur chaîne de valeur, en privilégiant les approvisionnements durables et les innovations technologiques permettant de réduire l'utilisation des matières premières.
Une vision globale des impacts
Ces normes environnementales exigent que les entreprises adoptent une approche globale de leur valeur, en tenant compte de leur impact à court, moyen et long terme, ainsi que des particularités géographiques. Elles doivent égalementadapter leur stratégie pour intégrer les enjeux écologiques et sociauxdans leur modèle économique.
La biodiversité au cœur des enjeux de la CSRD
Un enjeu pour les entreprises
Avec l'introduction de la norme ESRS E4, la biodiversité devient un élément clé des reportings extra-financiers. Les entreprises sont désormais tenues d'évaluer leur dépendance à la biodiversité et de mesurer les risques associés à sa dégradation. Cette approche permet aux entreprises de mieux comprendre leurs interactions avec les écosystèmes et d'identifier des opportunités pour renforcer leur résilience.
Objectifs et mesures pour préserver la biodiversité
La norme ESRS E4 encourage les entreprises à définir des objectifs précis en matière de préservation de la biodiversité et à mettre en place des actions concrètes. Cela inclut la réduction des pressions sur les habitats naturels, le soutien aux communautés locales et la restauration des écosystèmes dégradés comme à travers la contribution à des projets labellisés Bas-Carbone par le ministère de la transition écologique (reboisement,boisement,réduction des intrantsen agriculture ouchangement de pratique au sein d'élevages).
Les entreprises doivent également intégrer la biodiversité dans leurs autres reportings ESG, par exemple en évaluant comment leurs actions englobent les communautés qui dépendent des écosystèmes locaux.
Pourquoi intégrer la biodiversité dans sa stratégie ?
Une réponse aux attentes des parties manifeste
L'intégration de la biodiversité dans les stratégies d'entreprise n'est plus un simple enjeu environnemental, mais un impératif stratégique. Les entreprises, particulièrement celles des secteurs agroalimentaire, cosmétique ou pharmaceutique, dépendent des services écosystémiques, tels que l'approvisionnement en matières premières comme l'eau ou le bois. Ignorer ces interdépendances pourrait entraîner des risques économiques majeurs.
Anticiper les risques et saisir les opportunités
Une étude de la BCE a révélé que 72 % des entreprises en zone euro dépendent de manière critique des services écosystémiques. La dégradation des écosystèmes pourrait entraîner des perturbations économiques et sociales importantes. En intégrant la biodiversité dans leur stratégie, les entreprises peuvent non seulement anticiper ces risques, mais aussi en tirer des bénéfices. Elles peuvent ainsi sécuriser leurs chaînes d'approvisionnement, encourager l'innovation et répondre aux attentes croissantes des consommateurs en matière de responsabilité écologique.
Concilier biodiversité et décarbonation : une opportunité à saisir
Un cadre mondial pour la biodiversité
Suite à l'accord de Kunming-Montréal signé lors de la COP15, la CSRD offre aux entreprises un cadre pour agir en faveur de la biodiversité. Les entreprises sont encouragées à évaluer leur impact sur les écosystèmes et à mettre en place des stratégies pour préserver ces derniers.
Une stratégie RSE renforcée
En intégrant la biodiversité dans leurdémarche RSE, les entreprises peuvent non seulement contribuer à la protection de la nature, mais aussi renforcer leur résilience face aux défis futurs. Elles peuvent également innover en adoptant des pratiques durables, comme l'approvisionnement en matières premières certifiées ou laparticipation à des projets de restauration des écosystèmes.
En anticipant les évolutions réglementaires et en renforçant leur engagement pour la biodiversité, les entreprises se positionnent comme des acteurs responsables, en phase avec les attentes des consommateurs et des parties prenantes.
Pour conclure
L'adoption de la CSRD marque un tournant décisif pour la durabilité en entreprise, en intégrant pleinement la biodiversité dans les stratégies de reporting et de décarbonation. Plus qu'une simple obligation réglementaire, cette directive offre aux entreprises une opportunité de contribuer concrètement à la préservation des écosystèmes tout en sécurisant leurs propres activités à long terme. En anticipant les risques écologiques et en adoptant des pratiques plus respectueuses de la biodiversité, les organisations peuvent non seulement répondre aux attentes de leurs parties prenantes, mais aussi créer de nouvelles opportunités d'innovation et de croissance. Ainsi, la mise en œuvre de la CSRD devient non seulement un levier pour un avenir plus durable, mais aussi un moteur de compétitivité pour les entreprises engagées.



